Le Manifeste-Non du féminisme des données

Par Catherine Turgeon

Résumé

La rédaction du Manifeste-Non a été dirigée par Marika Cifor (University of Washington) et Patricia Garcia (University of Michigan). En plus de leurs efforts, la première version complète est le fruit du travail collectif de TL Cowan (Université de Toronto); Jasmine Rault (Université de Toronto); Tonia Sutherland (Université de Hawai’i à Manoa) ; Anita Say Chan (University of Illinois Urbana-Champaign) ; Jennifer Rode (University College London) ; Anna Lauren Hoffmann (University of Washington); Niloufar Salehi (University of California, Berkeley) ; et Lisa Nakamura (University of Michigan).

Ce texte est la traduction du Feminist Data Manifest-No dont la version originale anglaise et les références sont disponibles à l’adresse suivante : https://www.manifestno.com/home

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Le Manifeste-Non est une déclaration de refus et d’engagement. Il refuse les régimes de données nuisibles et s’engage pour de nouveaux avenirs en matière de données.

  1. Nous refusons d’opérer avec la prémisse selon laquelle les risques et les préjudices associés aux pratiques de données peuvent être circonscrits de la même manière pour tout le monde, partout, à tout Nous nous engageons à reconnaître la manière dont les modèles historiques et systémiques de violence et d’exploitation produisent des vulnérabilités différentes pour chaque communauté.
  2. Nous refusons d’être assujetties à des données, des dispositifs et des pratiques qui cherchent à former et à normaliser les corps racialisés, genrés et avec un handicap et qui permettent de nous tracer, monitorer et surveiller. Nous nous engageons à reprendre le contrôle sur les façons dont nous nous comportons, vivons et interagissons avec les données et leurs technologies.
  3. Nous refusons l’utilisation des données des individus indéfiniment. Nous nous engageons à accueillir l’agentivité et à travailler intentionnellement, à préparer des ensembles et des collections de données qui pourront être laissés de côté lorsqu’ils ne sont pas utilisés au service des personnes pour lesquels ils ont été créés.
  4. Nous refusons de comprendre les données comme désincarnées, et donc déshumanisées et dépersonnalisées. Nous nous engageons à comprendre les données comme étant toujours et diversement liées à des Nous promettons de questionner les implications biopolitiques des données avec une attention particulière portée sur le genre, la race, la sexualité, la classe, le handicap, la nationalité et d’autres formes de différence incarnée.
  5. Nous refusons tout code d’« éthique » simulé et toute fausse proclamation de transparence qui sont brandis comme façade, outils de pouvoir et formes d’évasion qui permettent aux personnes qui créent les systèmes de ne pas avoir à rendre des comptes ou à assumer des responsabilités. Nous nous engageons en faveur d’une éthique féministe des données qui poursuit explicitement l’équité et exige la justice en nous permettant de comprendre et de changer la façon dont le pouvoir est exercé.
  6. Nous refusons le développement des formes de science des données qui normalisent l’extractivisme des données et qui sont définies principalement par la volonté de monnayer et d’hyperindividualiser l’expérience Nous nous engageons à centrer les formes créatives et collectives de vie, d’existence et de construction du monde qui dépassent les logiques néolibérales et résistent aux forces du marché qui visent à marchandiser l’expérience humaine.
  7. Nous refusons d’accepter que les données et les systèmes qui les génèrent, les collectent, les traitent et les stockent soient trop complexes ou trop techniques pour être compris par les personnes dont la vie est concernée. Nous nous engageons à rendre les systèmes et les données intelligibles, tangibles et contrôlables.
  8. Nous refusons les travaux portant sur les personnes minorisées. Nous nous engageons à mobiliser les données de manière à travailler avec et pour les personnes minorisées de manière consensuelle, réciproque, et à comprendre les données comme étant toujours co-constituées.
  9. Nous refusons un régime de données fait d’ultimatums, de permissions coercitives, de collecte omniprésente de témoins de connexion [cookies] et d’accès bloqué. Tout le monde ne peut pas refuser ou se désengager en toute sécurité sans conséquences ou préjudices supplémentaires. Nous nous engageons à ce que le « non » soit une option réelle dans toutes les interactions en ligne avec des produits et des plateformes basés sur les données et à mettre en place un nouveau type de régime de données qui intègre le « non » dans son fonctionnement.
  10. Nous refusons de « fermer la porte derrière nous ». Nous nous engageons à intégrer des espaces éthiquement compromis comme le monde académique et l’industrie, non pas pour prendre part aux hiérarchies de pouvoirs, mais pour les ébranler, les affaiblir, les ouvrir et en faire des possibilités.
  11. Nous refusons une culture des données qui reproduit la « ruse du consentement » colonial « lequel dissimule les conditions mêmes de la force et de la violence qui engendrent le « consentement » » en premier lieu. Nous nous engageons à adopter des pratiques de données développées par et pour les peuples autochtones et dans des relations de réciprocité.
  12. Nous refusons la dépossession, l’effacement, le vol et le fait de tirer profit des vies et des œuvres des Noirs, des Autochtones et des personnes de couleur. Nous nous engageons à construire le principe selon lequel les personnes les plus affectées par les données soient celles qui comprennent le mieux les données, et à mettre de l’avant, à mobiliser et célébrer leurs savoirs afin de construire une méthodologie des données pour les personnes opprimées.
  13. Nous refusons de reproduire la recherche comme une forme d’exploitation et de permettre aux personnes en position de privilège de prendre les décisions au nom de celles et ceux qui n’en ont pas. Nous nous engageons à créer des cultures de recherche qui favorisent l’autonomie des données et l’autoreprésentation.
  14. Nous refusons de céder à la rhétorique de la révolution, de la perturbation et de l’innovation créative, et aux discours marketing et d’entreprenariat de la Silicon Valley. En particulier, nous refusons ce discours qui marginalise et s’approprie les voix et les actions des luttes pour la justice sociale. Nous nous engageons à reconnaître et à amplifier la longue histoire du travail, du dévouement et du pouvoir des voix féministes pour le changement social.
  15. Nous refusons les systèmes qui simplifient le consentement en une action unique, en un clic pour accepter les conditions d’utilisation d’un service, et la propriété de nos données à perpétuité. Nous nous engageons à mettre en œuvre le modèle de consentement LRIES de Planned Parenthood qui garantit qu’il est toujours « Librement donné, Réversible, Informé, Enthousiaste et Spécifique. »
  16. Nous refusons que notre participation soit conditionnelle à la surveillance et nous refusons de nous sentir impuissants face à cette « inévitable » surveillance de masse. Nous nous engageons à trouver les communautés auxquelles nous appartenons, à les garder près de nous et à résister
  17. Nous refusons les demi-mesures et les compromis moraux des Big Tech qui reportent constamment les demandes des utilisateur·rice·s vulnérables comme quelque chose à traiter lors du prochain tour (de financement, de tests, de correctifs). Nous nous engageons à centrer les besoins des plus vulnérables d’entre nous pour faire place à une réponse radicale aux problèmes de données des Big Tech.
  18. Nous refusons les technologies qui reportent ou retardent la conception accessible parce qu’elle est trop coûteuse, peu pratique ou non requise par la Nous nous engageons à tirer des leçons du travail des militant·e·s anti-capacitisme. #RienSurNousSansNous ou en anglais #NothingAboutUsWithoutUs
  19. Nous refusons la naturalisation des données comme ce qui est simplement « produit » par une chose, un objet ou une interaction. Nous nous engageons à traiter les données comme une ressource dont il faut prendre soin [to be cared for] et qu’il faut cultiver, au-delà d’une logique d’extraction coloniale (comme quelque chose qui doit être constamment exploité, extrait, capturé).
  20. Nous refusons de considérer les données comme étant brutes et uniquement un produit final sans contexte ni valeur. Nous refusons d’ignorer que les données ont un historique et un ou plusieurs créateur·rice·s dont il faut saisir le parcours pour comprendre les données elles-mêmes. Nous nous engageons à travailler avec les sujets de ces données plutôt que de collecter les objets de ces données. Nous nous engageons à nous concentrer sur la matrice d’oppression qui a façonné la production des données et les infrastructures – le code, les algorithmes, les applications et les systèmes d’exploitation – dans lesquelles elles sont utilisées, traitées et stockées. Les données sont toujours empreintes de valeurs sociales, et les relations de race, de genre, de classe et de capacités y sont toujours inscrites.
  21. Nous refusons de croire que convaincre des institutions et des disciplines injustes de nous écouter est le seul moyen de faire changer les choses. Nous nous engageons à co-construire notre langage et nos questions avec les communautés que nous servons afin de renforcer le pouvoir des nôtres.
  22. Nous refusons la recherche « centrée sur les préjudices » qui recueille des données pour reproduire ces préjudices, et qui fait le commerce de la souffrance ou en tire Nous nous engageons en faveur d’une recherche « centrée sur le désir » qui oriente et mobilise les données par et pour les Autochtones, les personnes noires, les plus pauvres, les personnes nées à l’étranger, les transgenres, les personnes handicapées et autres personnes minorisées. Ces personnes sont trop étudiées et mal desservies, nous nous engageons à centrer les données en tant que ressource et outil pour leur épanouissement, leur survie et leur plaisir.
  23. Nous refusons de tolérer les économies de commodité (également connues sous le nom de « gig economy» ou « économie de partage ») qui construisent des empires de capital et de données sur le dos des travailleur·euse·s précaires et du travail clandestin. Nous nous engageons à travailler contre l’exploitation du travail et la précarité sous toutes ses formes.
  24. Nous refusons que le solutionnisme technologique serve de couverture morale à des logiques de données punitives telles que les systèmes de reconnaissance faciale en permanence, la capture par défaut de données personnelles et la police prédictive Nous nous engageons à résoudre les problèmes dans une approche féministe en interrogeant les logiques de données comme reflet des inégalités de pouvoir plutôt que des solutions simples aux héritages du racisme, du sexisme, du capacitisme et de l’oppression des personnes vulnérables.
  25. Nous refusons les logiques de prédiction des données qui présument de l’omnipotence et prétendent savoir mieux que les formes de prise de décision centrées sur la communauté. Nous nous engageons à contrer les risques liés au recours à des formes de prédiction et de prise de décision fondées sur les données en valorisant l’expertise des praticien·ne·s engagé.e.s dans la communauté.
  26. Nous refusons d’accepter que les données ne comptent que lorsqu’elles sont volumineuses, abstraites, numériques, agrégées, lisibles par machine et instrumentalisées pour le marché. Nous nous engageons à valoriser d’autres formes et matérialités de données qui privilégient la responsabilité et la lisibilité pour les utilisateur·rice·s et la communauté, et à examiner les données à tous les niveaux.
  27. Nous refusons l’appropriation des discours féministes de sécurité collective et du langage du consentement pour légitimer la surveillance. La sûreté n’exige pas la sujétion, la soumission ou la subordination à des ordres rationnels, technologiques et coloniaux. Nous nous engageons à la sûreté collective féministe et au consentement comme moyen de construire la résilience, de créer la solidarité, de réduire les dommages et comme outil d’autodéfense et d’autonomisation.
  28. Nous refusons l’argument selon lequel la réforme féministe des données est trop lente, trop coûteuse, trop exigeante, trop peu, trop tard. Nous nous engageons à une perturbation radicale des logiques actuelles de données pour provoquer une transformation sociale.
  29. Nous refusons les logiques de données qui survalorisent le quantitatif, l’« objectif » et le « généralisable ». Nous nous engageons à développer, adopter et faire progresser des méthodologies qui tirent parti du subjectif, de l’incarné, du contingent, du politique et de l’affect de manière à transcender les frontières traditionnelles entre qualitatif et quantitatif.
  30. Nous refusons les logiques coloniales coercitives d’organisation du savoir et de l’information. Nous nous engageons à respecter la souveraineté des Premières Nations et des Autochtones dans la gestion de l’information, soit une gestion qui valorise la relationnalité autochtone, le droit de savoir et la souveraineté des données.
  31. Nous refusons les logiques coloniales de propriété des données. Nous nous engageons à faire progresser la souveraineté des peuples autochtones qui mettent en place des pratiques de données comme « engagements infrastructurels » pour récupérer leurs terres et se défaire des puissances d’occupation étrangères.
  32. Nous refusons les pratiques réductionnistes qui considèrent les personnes comme des points de données afin de les reconnaître les personnes dans leur entièreté. Nous nous engageons à reconnaître l’identité individuelle comme valeur ajoutée féministe à l’évaluation des données.

Nos refus et nos engagements exigent que les données soient reconnues comme à la fois une interprétation et nécessitant une interprétation. Les données peuvent être un enregistrement, une histoire, une expérience ou un ensemble d’expériences, et une ressource pour entamer et poursuivre le dialogue. Elles peuvent – et devraient toujours – résister à la réduction. Les données sont une chose, un processus et une relation que nous créons et utilisons. Nous pouvons les créer et les utiliser différemment.

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