Se libérer des GAFAM : introduction aux alternatives libres et ouvertes (2/3)

Rédigé par:
Chanel Robin
Étudiante à la maîtrise, Université de Montréal

Partie 2 : Les technologies alternatives à la rescousse : naviguer dans le Web décentralisé

 

Internet rime désormais avec le nom des géants du numérique – les dénommés « GAFAM » – Google, Amazon, Facebook (Meta), Apple et Microsoft (et bien d’autres!). Ces noms de marque sont aussi synonymes de surveillance, d’invasion de la vie privée, de capitalisation de nos données, et ce, au vu et au su de tou.te.s. Au Lab-Delta, nous avons à cœur les technologies alternatives à celles proposées par les compagnies ci-dessus. C’est pourquoi, dans cette série de trois articles, nous vous proposons quelques pistes et réflexions pour guider votre processus de découverte du numérique « alternatif », un monde mené par les mouvements du logiciel libre et du « open source ». Il sera d’abord question de 1) l’histoire du numérique pour comprendre la nécessité des médias sociaux alternatifs. Ensuite, nous présenterons le fonctionnement d’une forme d’alternative, 2) les réseaux sociaux décentralisés du Fediverse. Enfin, nous parlerons plus en profondeur de 3) la couche logicielle « libre » qui supporte ces alternatives, et ce que cette liberté implique.

+++++

Mastodon peut-il devenir le nouveau Twitter? (Zanetta, 2022). Mastodon sera-t-il le prochain Twitter? (Abran, 2022). What’s the deal with Mastodon […] ? (Visser, 2022)

Au début du mois de novembre 2022, une semaine environ après la prise en charge officielle de Twitter par Elon Musk, les médias se sont déchainés. Depuis la fin du mois d’octobre 2022, les intentions libertariennes d’Elon Musk engendrent un sentiment de crainte chez les utilisateur.trices. On annonce qu’une fraction importante des usager.ère.s, soit 1 million d’entre eux et elles, ont déjà quitté le populaire réseau social corporatif et sont activement à la recherche d’alternatives (Radio-Canada, 2022a). Celle qui parait toute indiquée est la plateforme de micro-blogging libre et à code source ouvert (Free and Open Source Software, ci-après FOSS), Mastodon. Elle figure ainsi comme LA solution de rechange dans plusieurs médias journalistiques (Zanetta, 2022; Radio-Canada, 2022b), qui essaient de comprendre le soudain engouement. L’idée ne date pourtant pas d’hier. Cinq ans auparavant, des médias français annonçaient déjà Mastodon comme un possible remplaçant ou successeur à Twitter (Bafoil, 2017 ; Guiton, 2017). À en croire la couverture médiatique : «Bye, Twitter. All the cool kids are migrating to Mastodon » (Morse, 2017).

Au Lab-Delta, nous avons décidé de discuter plus en profondeur à propos du fonctionnement de cette plateforme. Car avant de se jeter aveuglément sur un tel réseau social alternatif pour suivre la tendance, il est bien important de comprendre ses raisons d’être, et surtout, son fonctionnement particulier.

Figure 1 : Comparaison des interfaces de Mastodon et Twitter via le compte de la Quadrature du Net

Le réseau alternatif Fediverse

Mastodon n’est pas la seule plateforme alternative de micro-blogging décentralisée qui existe (ou qui a existé). L’ancêtre de cette plateforme, identi.ca, créée par Evan Prodromou, a fait ses débuts en 2008 (Wikipédia, 2023). Sa particularité est qu’elle a été la première plateforme de socialisation en ligne à n’être constituée que de FOSS. Celle-ci s’avère par le fait même l’ancêtre du réseau de médias sociaux alternatifs dont fait partie Mastodon, appelé informellement « Fediverse ».

En quoi ces réseaux sociaux comme Mastodon sont-ils des alternatives à celles des GAFAM? Dans un monde où la centralisation des communications et d’échanges d’information est devenue chose courante, les technologies alternatives sont celles qui poursuivent les idéaux de décentralisation du début de l’Internet (comme nous en avons parlé dans le 1er article) et qui ont à cœur la sécurité des données personnelles des utilisateurs (qui ne les vendent ni ne les surveillent). Celles-ci sont la plupart du temps basées sur les fameux FOSS dont nous approfondirons les caractéristiques dans le prochain et dernier article de la série.

La forme décentralisée (voir le 1er article) du réseau caractérise Fediverse parce qu’il s’agit d’un type de décentralisation particulier qu’on appelle fédération. C’est un fonctionnement qui diffère d’un réseau centralisé, comme Twitter, dans lequel l’on se connecte toujours au même point central. Peu importe la localisation du centre de données qui héberge nos informations d’utilisateur.trice : c’est la compagnie Twitter qui en est propriétaire. À l’inverse, dans un réseau fédéré, tous les serveurs sont répartis chez certains utilisateur.trices qui ont les connaissances informatiques et les ressources matérielles et énergétiques nécessaires pour héberger les données d’un certain nombre utilisateur.trice.s. Le mot « instance » sera dorénavant utilisé comme synonyme de serveur puisqu’il en souligne l’aspect social de connexion entre utilisateur.trices. L’instance la plus populaire, mastodon.social, est un exemple de petite « centralisation » avec ses quelques 900 000 usager.es (fediverse.observer, 2023). Bien que certaines instances soient plus populaires que d’autres, le réseau demeure tout de même décentralisé. Pour comprendre le fonctionnement de la « fédération » que constitue le Fediverse, nous utiliserons la métaphore de l’archipel. Dans celle-ci, un serveur correspond à une « île » du réseau décentralisé connectant chaque utilisateur.trice à la plateforme désirée.

Figure 2 : L’« archipel » Fediverse

(Source de l’image d’inspiration ici)

Chaque île de l’archipel Fediverse (figure 2) est liée par une flotte de bateaux de croisière appelée ActivityPub. Ce réseau de transport s’avère en fait le protocole de communication informatique conçu pour les réseaux sociaux fédérés, et qui est responsable de la liaison entre les différentes îles réseau. En réalité, ActivityPub s’avère beaucoup plus qu’un simple moyen de transport d’information ou de communication. En tant que protocole, ActivityPub se présente comme une série de spécifications détaillées qui, non seulement établissent des règles de communication (notre bateau), mais aussi expliquent comment reproduire l’infrastructure même des logiciels des plateformes. Ici, nous nous en tiendrons à l’aspect communication de ActivityPub, c’est-à-dire à sa fonction de connecter les différentes îles pour qu’elles puissent communiquer entre elles. Cette connexion s’opère à 3 niveaux, à savoir 1) les utilisateur.trice.s d’une même instance ; 2) les instances d’une même plateforme ; et 3) les différentes plateformes du Fediverse.

  1. Client-serveur : Je désire me connecter à Mastodon

La métaphore de l’archipel[1] représente en fait la structure interne d’une plateforme. Autrement dit, la plateforme Mastodon, c’est l’ensemble de toutes ses instances (ses îles). Cet archipel, ainsi que les autres archipels (les autres plateformes telles que Pixelfed, Peertube, Friendica, etc.) forment le grand archipel (Fediverse).  Pour devenir membre de Mastodon, je dois m’ancrer au quai de l’une des îles, c’est-à-dire me créer un compte sur l’une des instances disponibles.

Comment choisir son instance ? Plusieurs sites web sont disponibles pour ce faire, car il n’y a pas UN seul site web officiel (ne pas oublier que l’on se situe dans un réseau décentralisé…). Par exemple, tous ces sites listent les différentes instances des différentes plateformes :

  • fediverse.observer
  • the-federation.info
  • fediverse.to
  • fediverse.party

Je peux faire un choix d’instance basé sur ma localisation géographique (par ex. trouver une instance qui est située au Québec) ou bien sur mes intérêts (il y en a beaucoup sur les communautés informatiques telles que Linux, Python, PHP, mais il y en aussi sur les chats, photographie, voyages, etc.). 

Figure 3 : L’archipel de Mastodon avec ses deux niveaux de connexion

  1. Serveur – serveur : je désire accéder à tout le contenu de Mastodon

Une fois amarrée à mon île, je peux voir ce qui s’y passe, apprendre à connaître les habitant.e.s qui partagent les mêmes lieux que moi, ce qu’ils y font, etc. Mais je peux aussi choisir de ne pas que rester sur celle-ci. Grâce au bateau multi-fonctions ActivityPub, je peux aller visiter les autres îles de l’archipel Mastoson et voir ce que font les habitant.e.s des îles environnantes (figure 3).

Ces différentes options sont bien représentées sur l’interface de mon compte Mastodon, en effet, j’ai accès à trois fils d’actualité différents :

  1. Fil d’actualité personnel (« accueil »): celui de mes abonnements (les gens que je suis sur Mastodon en général, comme sur Twitter) ;
  2. Fil d’actualité (« public ») local : celui des personnes connectées sur la même instance que moi (i.e. les gens qui habitent sur la même île que moi) — que je n’ai pas choisi de suivre, mais que je suis « par défaut » ;
  3. Fil d’actualité (« public ») global : celui des personnes suivies par les personnes que je suis (et qui inclut aussi les personnes de mon instance)

(Source : https://mastodon.help/)

Les personnes qui vivent sur la même île que moi sont des ressources précieuses, ils et elles me font connaître leurs propres « ami.e.s » mastodonnien.ne.s. D’une certaine manière, le 3e fil d’actualité, global, rappelle que les ami.e.s de mes ami.e.s sont aussi mes ami.e.s !

  1. Interopérabilité inter-plateforme : voir ce qui se passe à travers le Fediverse !

Le grand avantage de la flotte de bateau de croisière ActivityPub, c’est qu’en plus de relier une même plateforme à l’interne, elle permet aussi de relier les différentes plateformes (figure 2). En d’autres mots, elle rend les archipels situés à proximité de Mastodon, tels que Peertube, Pixelfed ou Friendica interopérablesavec Mastodon. Par exemple, avec mon passeport de l’instance mastodon.social (mon identifiant nomprenom@mastodon.social et mon mot de passe), je peux aller visiter l’archipel PeerTube (en orange) et suivre des comptes des personnes vivant dans cet archipel. Un exemple plus concret d’interopérabilité est le suivant :

« Vous avez un compte sur Pixelfed ? Ok, je n’utilise pas Pixelfed mais je peux vous suivre depuis Mastodon ! Un de mes amis n’aime pas Mastodon, mais préfère Friendica, qui ressemble plus à Facebook ? Pas de problème : il peut me suivre depuis Friendica et nous pouvons à la fois discuter et interagir, en restant chacun sur la plateforme que nous préférons » (source : mastodon.help).

Évidemment, cette interopérabilité inter-plateforme n’est pas encore tout à fait à point. Il ne faut pas oublier que ce projet de réseau social est entièrement basé sur des logiciels libres. En fait, quand je disais plus haut que les îles et la flotte de bateaux de croisière d’ActivityPub étaient faits des mêmes matériaux, c’est qu’ils sont tous constitués de logiciels libres. En termes techniques, la licence du code source de tout ce paysage numérique n’est pas le fameux copyright « © », mais bien l’inverse :  aucun.e développeur.euse/ contributeur.trice à la conception du Fediverse ne gagne d’argent en droits d’auteur, c’est ce qui confère l’adjectif « libre » aux logiciels libres. Il sera d’ailleurs question des licences dites libres dans le 3e article de la série.

P.S. : Je vous invite à consulter cette référence pour plus d’informations techniques concernant Mastodon. Ils utilisent la métaphore de la galaxie, suggérée par le nom même de Fediverse : https://mastodon.help/. Une fois que vous naviguerez dans l’écosystème Fediverse, c’est-à-dire dans les différents médias sociaux du réseau tout comme les différents sites web qui s’y associent, vous verrez que toutes les informations qu’il vous faut s’y trouvent ; seulement, elles sont décentralisées, comme le réseau lui-même.

Références :

Abran, G. (2022, 5 novembre). Mastodon sera-t-il le prochain Twitter? Tout ce qu’il faut savoir sur Mastodon, le réseau social qui pourrait remplacer Twitter. 24heures. https://www.24heures.ca/2022/11/05/tout-ce-quil-faut-savoir-sur-mastodon-le-reseau-social-qui-pourrait-remplacer-twitter

Archipel. (2022, 28 février). Dans Wikipédia. https://fr.wikipedia.org/wiki/Archipel

Bafoil, P. (2022, 7 avril). Mastodon, d’où vient l’engouement pour le nouveau réseau social ? Les Inrockuptibles. https://www.lesinrocks.com/actu/mastodon-dou-vient-lengouement-pour- le-nouveau-reseau-social-52250-07-04-2017/

Fediverse. (2023, 9 janvier). Dans Wikipédia. https://en.wikipedia.org/w/index.php?title=Fediverse&oldid=1132629518

fediverse.observer (2023). Trouvons-nous une maison fédiverse ! https://fediverse.observer/

Guiton, A. (2017, 19 avril). Mastodon : un autre Twitter est possible. Libération.fr. https://www.liberation.fr/futurs/2017/04/19/mastodon-un-autre-twitter-est- possible_1563858/

mastodon.help (s.d.) Mastodon Help. https://mastodon.help/

Morse, J. (2017, 4 avril). Bye, Twitter. All the cool kids are migrating to Mastodon Mashable. https://mashable.com/article/mastodon-twitter-social-network

Radio-Canada. (2022a, 4 novembre). Plus d’un million de personnes auraient déserté Twitter, selon des estimations. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1930497/twitter-elon-musk-compte-supprimes-licenciements

Radio-Canada. (2022b, 2 novembre). Le réseau social Mastodon séduit les internautes qui tournent le dos à Twitter. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1929806/reseau-social-mastodon-twitter-decentraliser

Visser, N. (2022, 7 novembre). What’s the Deal With Mastodon, the Twitter Alternative ? HuffPost. https://www.huffpost.com/entry/mastodon-twitter-   alternative_n_63689d46e4b0eb51ab1180bc

Zanetta, A. (2022, 31 octobre). Mastodon peut-il devenir le nouveau Twitter? Le Devoir. https://www.ledevoir.com/culture/medias/768949/mastodon-peut-il-devenir-le-nouveau-  twitter

[1] Le terme archipel est bien choisi ici, car il s’agit d’un ensemble d’îles qui forment géographiquement une même entité (ici, une même plateforme) : « les liens entretenus par ces îles en réseau en quelque sorte « par-dessus » l’espace marin qui les sépare, constituent un espace discontinu se caractérisant par sa cohésion » (St-Julien, 2003, citée dans Wikipédia, 2022