Écrit par Matheus Costa Nunes
Publié le 11 septembre 2026
Il y a deux ans j’ai quitté les réseaux sociaux. Comme tout le monde qui l’essaie une première fois, j’ai fait une rechute qui m’a mené à reprendre mes mauvaises habitudes, comme si défiler sur mon écran, c’était comme faire du vélo: on ne le désapprend jamais ! La première chose qui m’a frappé dans cette rechute, c’était la quantité de contenus sur la déconnexion qui inondait mes écrans. Je parle des influenceur(ses) qui se présentent soit comme des psychologues, soit comme des activistes, et qui publient plusieurs fois dans la journée sur les dangers des réseaux sociaux. À propos de ma rechute, oui, c’est assez drôle de reprendre une addiction à partir de capsules vidéo qui mettent pourtant en garde contre leurs propres dangers. Nous pourrions même imaginer qu’un tel risque de rechute ne soit possible qu’avec les réseaux sociaux, contrairement aux dépendances chimiques, où l’objet de l’addiction n’est pas lui-même un média addictif. Cependant, ce n’était pas mon propre échec qui m’a mené à étudier les discours sur la déconnexion (ou peut-être que ce n’est pas lui seul). Je voulais écrire sur ce sujet parce qu’il y a un paradoxe fascinant ici : est-ce que le discours sur la déconnexion est devenu une niche des réseaux sociaux ?
La littérature scientifique sur la déconnexion existe depuis 12 ans, et elle est devenue tellement répandue qu’elle possède son propre nom : « disconnection studies » (Altmaier et al., 2024, p.1). Cette branche des études médiatiques commence avec le travail séminal de Kirsten Foot (2014) qui a identifié l’émergence d’un discours anti-réseaux sociaux à partir de 2009 aux États-Unis. Selon Foot, la déconnexion prend de l’ampleur pour répondre à cinq désirs : (1) le désir de se détendre, (2) le désir de privilégier les relations en face à face, (3) le désir parental de créer un espace pour les activités traditionnelles de l’enfance, (4) le désir de consacrer moins d’attention au bruit informationnel en ligne, et (5) le désir de retrouver un sentiment de vie privée. Je crois que ces cinq désirs sont encore présents aujourd’hui dans les motivations pour se déconnecter des réseaux sociaux. Toutefois, nous pouvons aussi souligner l’existence d’autres formes de déconnexion qui sont devenues plus répandues dans les dernières années, comme le boycott des Big Tech pour des divergences politiques (La Quadrature du Net, 2018), les recommandations médicales pour réduire le temps d’écran (Scheinbaum & Dayan, 2024), ou tout simplement le sentiment de solitude provoqué par la connexion en continu (Blake, 2026).
Après ce premier moment d’émergence des études sur la déconnexion, le champ s’est organisé en deux branches principales : la déconnexion en tant que pratique (par exemple: Jorge, 2019) et la déconnexion en tant que discours (par exemple: Ittefaq, 2025). Dans la déconnexion en tant que discours, la chercheuse Hesselberth (2018) remarque la présence d’un « paradoxe structurant » (p.1995) : la reconnaissance du fait que la déconnexion dépend de la connexion au préalable. En même temps, la connexion elle-même sert de souvenir aux modes de vie que la culture numérique a fait disparaître. Le paradoxe constitue donc, selon Hesselberth, une véritable colonne vertébrale du discours sur la déconnexion : les usagers s’engagent dans une critique de la connexion sans nécessairement mettre en œuvre une pratique de déconnexion, c’est-à-dire un retrait volontaire et concret.
Vous avez sans doute déjà pensé, dans un moment de connexion (en scrollant indéfiniment sur votre téléphone), quelque chose comme : « Je n’ai pas bien dormi cette nuit. Pour mieux me reposer, il faudrait que je me déconnecte plus tôt ». Chez une personne déconnectée, les remords se manifestent de façon complètement différente, on ne pense plus à se déconnecter mais à se reconnecter. On se dit : « J’ai complètement flotté lors de la dernière conversation avec mes amis, simplement parce que je n’ai pas vu le dernier trend ou le dernier meme sur TikTok ». Voilà le paradoxe structurant en action ! Quand on parle de la (dé)connexion, il y a un invariable référencement implicite à la position contraire. Ce paradoxe aide à comprendre en partie le malaise que j’ai éprouvé avec les discours des influenceur(ses) pro-déconnexion. Cependant, il n’explique pas l’évidente hypocrisie et l’incohérence dans ce genre de posture, surtout quand elle est prise par un groupe qui se présente comme des professionnels du domaine numérique.
Imaginez-vous une situation hypothétique: votre groupe local des Alcooliques Anonymes (AA) vous invite pour une première rencontre, après avoir pris conscience de votre soif incontrôlable. Mais pour réaliser cette réunion, ils décident de se rencontrer au bar pour un 5@7. Voilà le point de ma critique !
Plusieurs penseur(ses) des études sur la déconnexion ont précisé cette incohérence, en mettant l’accent sur l’incohérence de ces différentes prises de position. Anne Kaun et Emiliano Treré (2020) remarquent trois types de discours sur la déconnexion : la répression, la résistance, et le style de vie. (1) La répression est une déconnexion non volontaire, imposée à un influenceur ou usager par quelqu’un avec plus de pouvoir (l’État, la propre plateforme, ou une communauté en ligne bien organisée). (2) La résistance est une déconnexion active, motivée par des valeurs politiques, sous la forme d’un engagement individuel ou collectif. Enfin, il y a la déconnexion comme (3) style de vie, essentiellement performative, fugace, et individuelle. C’est exactement ce discours de la déconnexion comme style de vie qui est marqué par plus d’incohérence. D’un côté, il faut parvenir à une image cool et décrochée du mainstream, sans se retirer volontairement et concrètement des réseaux sociaux, ce qui exigerait la perte de l’audience dans les réseaux.
La chercheuse Ana Jorge (2019) identifie que la déconnexion comme style de vie est fréquemment associée à une mise en marché, dont « les objets évoquant la déconnexion font partie du contexte (…) et sont offerts parmi le marché comme partie de ce style de vie, ce qui est incorporé par le contenu des publications » (p.10). Elle parle d’un ensemble de produits avec lequel je me suis profondément familiarisé au cours de ma rechute numérique: les dumb phones, les boîtes pour verrouiller un portable, les cafés sans wi-fi, les forfaits de « vacances » prometteurs d’une détox digitale. Il y a un véritable marché de la déconnexion en pleine expansion que promeuvent les influenceurs avec de beaux produits et services à ceux qui veulent adhérer au lifestyle. Et c’est peut-être la marchandisation de la déconnexion qui nous sert de souvenir, nous incitant à réfléchir précisément sur son côté pratique. Il ne sert à rien d’en parler sans une mise en pratique éclairée.
Dans le manifeste « Attensité ! » (2026), les auteurs(ices) listent quelques aspects pratiques d’une déconnexion efficace. En premier lieu, il faut que l’effort soit collectif. C’est assez difficile de résister aux tentations individuellement, sans que notre routine soit peuplée de gens dans la même quête. En deuxième lieu, il faut créer des espaces de débranchement, chez nous et au travail également. Finalement, il faut que la déconnexion soit ludique aussi. Il y a toute une diversité d’activités — des arts aux sports — qui nous incitent à rester présents dans le vrai monde. J’ai appris avec mon propre échec la sagesse de ces trois recommandations pour atteindre une vie numérique plus saine. Aujourd’hui, je garde encore une présence sur un réseau social, pour des raisons professionnelles, ainsi que sur une application de messagerie (quelle hypocrisie !). Cependant, la place que ces plateformes occupent dans ma vie a radicalement diminué grâce à une combinaison de pratique sportive, d’un nouveau paramétrage de mon portable, et de la priorisation de la lecture avant de dormir. Dans ma vie, ces trois changements d’habitudes sont devenus les piliers d’une déconnexion partielle, mais durable. C’est à vous de découvrir comment la mettre en œuvre dans la vôtre !
Références
Altmaier, N., Kratel, V. A. E., Borchers, N. S., & Zurstiege, G. (2024). Studying digital disconnection: A mapping review of empirical contributions to disconnection studies. First Monday, 29(1). https://doi.org/10.5210/fm.v29i1.13269 ↩
Blake, F. (2026). The Loneliness Epidemic: Why We Feel More Connected and More Alone Than Ever. EBookIt.com. ↩
Foot, K. (2014). The online emergence of pushback on social media in the United States: A historical discourse analysis. International Journal of Communication, 8, 30–30. ↩
Hesselberth, P. (2018). Discourses on disconnectivity and the right to disconnect. New Media & Society, 20(5), 1994-2010. https://doi.org/10.1177/1461444817711449 ↩
Ittefaq, M. (2025). Digital disconnective practice: Online platform migration and technology non-use in the age of emerging social media and polarized societies. Media, Culture & Society, 47(4), 815-823. https://doi.org/10.1177/01634437251326397 ↩
Kuntsman, A., & Miyake, E. (2019). The paradox and continuum of digital disengagement: Denaturalising digital sociality and technological connectivity. Media, Culture & Society, 41(6), 901-913. https://doi.org/10.1177/0163443719853732
Jorge, A. (2019). Social media, interrupted: Users recounting temporary disconnection on Instagram. Social Media + Society, 5(4). https://doi.org/10.1177/2056305119881691 ↩ ↩
Kaun, A., & Treré, E. (2020). Repression, resistance and lifestyle: Charting (dis)connection and activism in times of accelerated capitalism. Social Movement Studies, 19(5-6), 697-715. https://doi.org/10.1080/14742837.2018.1555752 ↩
La Quadrature du Net. (2018). GAFAM. Consulté dans Internet Archive : https://web.archive.org/web/20241110080812/https://gafam.laquadrature.net/. ↩
Scheinbaum, A. C., & Dayan, B. (2024). The darker side of social media for consumer psychology and mental health: A framework and research directions. Dans The Darker Side of Social Media: Consumer Psychology and Mental Health (pp. 3-30). ↩
Mouvement de libération de l’attention. (2026). Attensité ! : manifeste du mouvement de libération de l’attention. ↩
